AAEN-CI
Action pour l'Avenir de l'Environnement Naturel - Côte d'Ivoire
Fondation indépendante à but non lucratif, laïque et apolitique 
BP 129    BINGERVILLE   Côte d'Ivoire

LES FORETS

Depuis quelques décennies, la forêt ivoirienne se meurt. 

Quantitativement : les superficies sont passée de 16 millions d’hectares en 1960 à 1 million d’hectares de nos jours (officiellement...), mais nous sommes convaincus que la surface totale de la forêt ivoirienne n’atteint pas un million d’hectares. Il n’y a plus que les présentatrices de la météo sur la RTI pour qualifier sans rire de « forestier » le sud du pays. 

Qualitativement : la diversité des espèces végétales est mise à mal par l’exploitation des essences de bois précieux et le choix systématiques d’essences parmi une très courte liste d’espèces à croissance rapide, non endémiques, pour le reboisement. Les charbonniers brûlent sans discernement et sans respecter les contraintes  de reboisement dont ils devraient s’acquitter en théorie. Il ne reste plus que certaines zones protégées, de surface très restreintes, comme la forêt du Banco, au nord d’Abidjan, pour ressembler encore à ce que les forêts ivoiriennes n’auraient jamais dû cesser d’être. 

Le drame des forêts classées.

Un certain nombre d’espaces forestiers appartenant au domaine de l’Etat ivoirien, répartis sur l’ensemble du territoire, ont été « classés » de manière à bénéficier d’une certaine préservation. De nombreuses activités comme l’agriculture, la chasse, etc., y sont théoriquement interdites, et les forêts classées sont placées sous la responsabilité de la Sodefor, organisme public dépendant du Ministère des Eaux & Forêts.

Il y a 231 forêts classées, dont environ 180 environ subisteraient. L'inventaire exact de ce patrimoine ne semble pas disponible. Les forêts classées sont indépendantes des Parcs et réserves, gérés par l’OIPR, dépendant du Ministère de l’Environnement.

La situation de ces forêts est dramatique. La Sodefor n’a ni les moyens ni les effectifs lui permettant d’assurer correctement sa tâche, dont la première consiste à surveiller les forêts classées et les prémunir contre les diverses attaques qu’elles peuvent subir de la part des populations environnantes. 

De ce fait, les forêts classées sont l’objet d’activités et d’occupations illicites : braconnage, déboisement et plantation par des occupants illégitimes, dont certains n’hésitent pas à se déclarer propriétaires héréditaires depuis plusieurs décennies, abattage, récolte et brûlage du bois par des charbonniers peu scrupuleux, cultures de toutes sortes (cacao, cultures vivrières, bananiers, arbres fruitiers, et, in fine, mais et riz sur les emplacements complètement dégagés et hévéas), voire vente de parcelles ! L’histoire des forêts classées n’est qu’une longue litanie de projets de reprise en mains et de reboisement financée à coups de milliards par des donateurs comme l’Union Européenne, et finalement partis en fumée de charbon de bois. Qui plus est, en admettant que la pérennité de ces forêts soit assurée, le choix des essences de reboisement ne nous agrée pas. Il est fait appel à un petit nombre d’espèces d’arbres à croissance rapide comme les terminalias, les tecks, etc., ce qui aboutit à des peuplements denses et monospécifiques d’arbres qui ne constituent pas de véritables forêts, avec la biodiversité qui les caractérise, mais des plantations d’arbres. La Sodefor n’est pas dans une logique de conservation, mais dans une logique d’exploitation forestière. Le résultat de ces méthodes est que les arbres deviennent malades et présentent in fine des troncs décharnés et blanchis (quand ils ne sont pas noircis par les efforts des charbonniers et planteurs pour les faire crever plus vite en brûlant la base), donnant à ces « forêts classées » un aspect tout à fait caractéristique et reconnaissable entre tous. Cela est particulièrement notable tout le long du parcours par la Côtière entre Sassandra et San Pedro, qui est bordé de forêts classées illégalement envahies par des implantations frauduleuses de cacao « Mercédès », une variété à très fort rendement qui suscite actuellement un fort engouement mais produits des arbres petits et laids. 

Voici deux exemples de forêts classées et leur état des lieux
Aspect typique de forêt classée entre San Pedro et Sassandra. Les buissons au pied des arbres maladifs et clairsemés sont des plants de cacao "Mercedes".
Aspect typique de forêt classée (Dogodou) où on remarque les terminalias malades avec leur silhouette particulière et leur tronc blanchi.

La Forêt classée de Dogodou.

Située en bordure de la Côtière entre Grand Lahou et Fresco, cette forêt de ha est une zone extrêmement conflictuelle. Bien que forêt classée depuis très longtemps, plusieurs population en revendiquent la propriété. Alors qu’elle était encore en relativement bon état en 2009, elle a été totalement défrichée et vendue par parcelles par des allochtones peu scrupuleux à des « opérateurs » qui ont voulu y planter des hévéas. Un magistrat de Daloa a même émis un jugement (une « grosse ») stipulant que la zone aurait été déclassée aux dépends de la Sodefor. Cette pièce apporte de l’eau au moulin à certains faux marchands de terres, mais elle est reconnue comme frauduleuse par les autorités. Pour tout dire, ledit magistrat avait établi pour lui-même une vaste plantation dans la zone, qui a été détruite par les agents des Eaux & Forêts. Alors que les clandestins avaient l’habitude de laisser un rideau d’arbres sur le bord de la route pour dissimuler leur coupable activité et faire croire qu’une forêt subsistait, ils n’ont même plus cette délicatesse dans cette zone dont la détresse paraît désormais au grand jour (mais peut passer inaperçue car cette forêt n’est pas signalée sur la route comme certaines autres). Le charbon est vendu ouvertement sur le bord de la route aux alentours. Cette zone est désormais totalement sinistrée.

Deux photos prises strictement du même endroit dans la "forêt classée" de Dogodou : le 1er avril 2013 (à gauche), le 1er octobre 2013 (à droite)

 - La Forêt classée de Port Gauthier

Cette forêt de 11 170 ha est située à quelques km à l’est de Fresco, de part et d’autres de la Côtière, entre Pascalkro et Zegban et s’étend au sud jusque la mer, incluant un bras de lagune et une vaste zone de mangrove. La moitié sud de cette forêt est qualifiée de « réserve biologique » (dans la pratique, elle est marécageuse, impénétrable et virtuellement inexploitable…). La forêt de Port Gauthier est dûment signalée par des pancartes en béton. L’état de cette forêt est variable. Il y a des zones qui sont satisfaisantes, avec de grands arbres et une biodiversité (si on en juge par les populations de lépidoptères) assez intéressante. En revanche, lorsqu’on pénètre à l’intérieur par les pistes qui débouchent sur le bord sud de la Côtière, à partir de quelques centaines de mètres, on trouve diverses cultures, notamment du café, du cacao et des bananiers. Au voisinage du carrefour de Zegban, où se trouve la base vie (désertée) de la Sodefor (qui dispose en tout et pour tout de 6 agents pour plus de 11 000 ha !), il y a des habitations construites clandestinement sur le territoire classé. Non loin, une zone dont nous estimons la superficie à environ 1 500 ha, est totalement défrichée. Elle abrite diverses cultures (manioc, maïs, etc.). Les quelques arbres qui jalonnent la route ne dissimulent pas l’état de cette partie. C’est cette zone sinistrée, à reboiser totalement, que nous envisagions d’utiliser pour implanter le jardin botanique (JBFF) dans le cadre de notre proposition d’aménagement de cette forêt.

Plus au sud sur la route qui débouche sur la Côtière au carrefour de Zegban et mène au village de Bohico, se trouve un pont sur le fleuve, dont la rive gauche se trouve sur le territoire de la forêt, dans la zone dite « réserve biologique ». A cet endroit, un vaste espace défriché est le siège de l’implantation d’une installation de culture hors sol. Lorsqu’on pénètre par la voie fluviale au sud de la forêt, on traverse une mangrove dense d’une rare richesse. Puis on tombe sur une zone défrichée massivement envahie par une espèce d’ipomée. Puis si on continue, environ au milieu de la limite sud, sur la berge nord du bras de lagune peu profond, on rencontre le village de Pendadou, situé en pleine «réserve biologique» ! On devine autour de ce village une zone défrichée de plusieurs centaines d’hectares, hébergeant notamment une vaste bananeraie. Globalement, la forêt de Port Gauthier n’est pas aussi sinistrée que la forêt de Dogodou, mais il ne faut pas tarder trop pour sauvegarder ce qui peut l’être, éviter que les destructions s’amplifient et tout faire pour protéger la mangrove.